• par Alec Stephani - ☆

La tomate slow.


Nous voilà frappés de plein fouet par un changement radical de vie et de société due à cette pandémie. Nous voilà mis de force sur « pause ». Nous voilà projetés, tous, dans un nouveau mouvement : le « slow* ».

Ce mouvement existe depuis longtemps. Plébiscité par une minorité qui semblait tellement utopique, voilà que nous sommes tous obligés d’y adhérer, de ralentir et de repenser notre univers immédiat.

Et soudain, on regarde une tomate sur notre comptoir de cuisine.

Une tomate ?

Oui. Cette tomate qui semble avoir été si difficilement acquise tout à coup. Après avoir affronté des queues distancées aux entrées des épiceries, après avoir fait preuve de patience et d’abnégation (ou pas), on a eu la sensation étrange de pouvoir finalement entrer dans une voûte sacrée où l’on a pu enfin se procurer des denrées qui nous ont semblé bien plus précieuses qu’à l’ordinaire.

Puis on a ramené cette tomate à la maison. On l'a lavée. On ne l’avait jamais vraiment fait avant. Et on regarde cette tomate en se disant : « Et si j’en faisais pousser, ce ne serait pas plus simple? »

On se prépare une salade en mettant en valeur cette tomate. Et parce que finalement on a du temps, on se met à préparer cette salade peut-être de façon plus élaborée qu’à l’habitude. Mais pourquoi ? Parce qu’on a le temps ? Oui, mais aussi parce qu’on veut en prendre soin. Soins des choses, soins du temps, soin ne soit.

On se met à penser à toutes ces choses qui nous entourent. On regarde les objets de notre vie, les couleurs, la lumière. On écoute mieux la liste de lecture qu’on avait démarrée quelques minutes plus tôt. On a le temps.

Et on se dit : « Je crois que je me sens bien …Tout va bien aller ! »

Et dans tout ce tourment, dans toute cette histoire mondiale, on chérit ce moment d’éternité où pour se rassurer, on s’aperçoit qu’on se sent effectivement bien.

Et la culpabilité revient vite au galop. Ne devrait-on pas utiliser ce temps à meilleur escient? Il reste des tas de choses à faire en plus du tas de choses qu’on n’avait jamais eu le temps de faire et d'autres encore, certainement. Il faut en profiter, passer à l’action, faire des listes, s'organiser, se structurer, vite, c’est le temps !

Pourquoi vite ? De peur que les choses reviennent à la normale trop tôt, de peur que ce moment de grâce ne soit que fugace ? Mais la normale n’était-elle pas le problème justement ?

C’est là qu’on s’aperçoit, peut-être pour certains, peut-être pour la majorité, qu’on a fonctionné à la performance depuis… toujours finalement. Qu’on nous a élevés et moulés dans l’efficience coûte que coûte, dans le rapport qualité-prix, dans le temps-argent, etc. N’a-t-on pas dit « ad nauseam » à nos amis, à nos collègues : « Moi ? Ça roule à fond. Chu bien occupé! ». Valorisation personnelle de la surabondance de travail. Mieux vaut avoir l’air submergé, c’est un gage de réussite. Mieux vaut avoir l’air presque dépassé, c’est un gage de compétences.

Vraiment ?

La compétence ne serait pas justement de ne donner l’impression de ne pas travailler mais de plutôt de « réaliser » les choses pour lesquelles on est compétant ? Pourquoi avoir l’air à bout pour montrer qu’on fonctionne ? Quand un moteur est à bout, il ne fonctionne plus.

Et paradoxalement, on affiche sans retenue un bonheur et une oisiveté symbolique sur nos réseaux sociaux. Là on ne se targue pas de nos débordements de travail, on ne parle pas de notre essoufflement, de notre stress… Deux poids deux mesures.

Ils sont là les vrais masques pandémiques !

Et c’est alors que le temps nous « tombe dessus » soudainement et on panique. Trop de temps tout à coup. On ne sait plus quoi faire.

Par où commencer ?

Peut-être par une tomate ?

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* Le mouvement Slow a été initié dans les années 80 en réponse à l’accélération globale. Il invite à ralentir en douceur pour apprécier les moments simples et prendre le temps de vivre. C’est une véritable philosophie de vie qui consiste à vivre en conscience, bien ancré dans le présent. La Slow life s’appuie sur les valeurs fondamentales que sont l’authenticité, le respect, l’amour, le partage, la nature.

En 1986, Carlo Petrini, journaliste gastronomique, lance en Italie le Slow Food en opposition au « fast-food ». Aujourd’hui, Slow Food est une organisation internationale qui propose des événements divers et qui défend notamment la biodiversité alimentaire.

Le Slow s’étend désormais à tous les domaines : on parle de slow tourisme (voyager autrement, écotourisme), slow management (méthodes de travail adaptées, qualité de vie au travail), slow cosmétique (produits bio, recettes maison), slow school (ateliers nature, notation ludique), slow city (avec le réseau Cittaslow), slow sexe et la liste n’est pas exhaustive !

Source : laslowlife.fr